« Édition d’une Tešubha manuscrite portant sur l’érection d’un monument aux morts en 1924 dans le cimetière juif de Tlemcen »

Joël Touati

REJ vol. 178, n° 1-2, 101-132

Résumé

Lors de l’inauguration à Tlemcen (Algérie) d’un monument aux morts de la Grande Guerre, des rabbins et des membres de la communauté ont refusé de participer à la cérémonie au motif que le monument était une statue d’un soldat en arme. Une question d’ordre rituel a été posée au rabbin Élie Benguigui pour savoir s’il était licite d’assister à la cérémonie et de conserver cette statue en l’état. Celui-ci répondit dans une tešubha publiée dans cet article (d’après un manuscrit appartenant à l’auteur) que, malgré les interdictions formelles exprimées dans les codes de halakha, il y avait lieu de s’appuyer sur la voie la plus permissive exprimée par R. Ašer ben Yeḥiel, et d’autoriser non seulement à assister à la cérémonie, mais également à garder le monument intact. Il en ressort que pour décider de la halakha dans un cas d’espèce, il y a lieu d’outrepasser les codes pour revenir à une analyse des sources talmudiques. Deux visions s’opposent concernant les interdictions des sculptures et on décèle une attitude beaucoup plus laxiste chez les rabbins ayant vécu en terre chrétienne que chez ceux ayant vécu en terre d’Islam. Enfin, on remarquera que les rabbins dits «indigènes» avaient dès cette époque adhéré au patriotisme français qui prévalait chez les juifs français de Métropole.

Abstract

At the inauguration in Tlemcen (Algeria) of a monument to commemorate those who died in the First World War, several rabbis and members of the community refused to attend the event, because the monument was a statue of a soldier bearing arms. Rabbi Élie Benguigui was asked whether the halakha permitted participation in the ceremony and whether it was allowed to leave the statue unaltered. In a tešubha published in this article (from a manuscript belonging to the author), he replied that despite the categorical prohibitions codified in halakha, he recommended relying on the more lenient view expressed by R. Ašer ben Yeḥiel, and he permitted both attending the ceremony and leaving the monument intact. This suggests that in order to rule on specific cases, an analysis of the Talmudic sources is required while established authorities may be bypassed. The prohibitions concerning sculptures reveal two opposing views and we note a much more tolerant attitude among rabbis living in Christian countries than those in Moslem lands. Finally, it will be noted that the rabbis known as ‘native’ had from that time adopted the French patriotism that prevailed among the Jews of Metropolitan France.