Hommage à Alex Derczansky, par Jean Baumgarten

Prononcé à la Société des Etudes juives le 4 novembre 2014.

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris, au mois de mai dernier, le décès d’Alex Derczansky, za’’l ; puis, en septembre, la mort de son épouse, Léa Derczansky.

Alex Derczansky fut une figure hors du commun qui a marqué de son empreinte le judaïsme français de l’après-guerre.

Permettez-moi de commencer par quelques souvenirs personnels. J’ai fait la connaissance d’Alex Derczansky au début des années 70. A cette époque, il était professeur de philosophie au lycée d’Aubervilliers et il enseignait le yiddish à l’Institut des langues et civilisations orientales. Nous étions quelques rares étudiants à suivre son cours à Anières, l’annexe de l’INALCO. Je me souviens d’avoir étudié avec lui l’opus magnum de Max Weinreich : Geshikhte fun der yidisher shprakh, (Histoire de la langue yiddish). La lecture de fragments de cet immense ouvrage - plus de 1000 pages – fut, pour l’étudiant que j’étais, une grande révélation. Du fait de l’ampleur, de la profondeur de ce monument dédié à la langue et à la culture yiddish, fruit de plus de quarante ans de recherche. Parce qu’Alex Derczansky avait une manière très originale de lire ce classique des études yiddish : une lecture lente, talmudique, entrecoupée de digressions, qui nous entrainaient dans des directions inattendues, arpentant une multitude de savoirs. Alex nous initiait à la question complexe de la naissance de la langue yiddish, à son histoire, son évolution au sein des parlers d’Europe ; il cherchait à déterminer quels paramètres permettent de définir les langues juives, en s’aventurant, toujours, dans des domaines contigus - philosophie, mystique, littérature, pensée juive, tradition rabbinique, sociolinguistique. Il émaillait ses propos de considérations incisives, déconcertantes, de développements pertinents et impertinents, sur la société juive contemporaine, le sionisme, la sécularisation. Ces cours étaient à l’image de sa personnalité atypique, mêlant à une pensée originale, peu conventionnelle, traversée de paradoxes, une immense érudition.

Dans le monde académique dominé par l’écrit, Alex Derczansky excellait, avant tout, dans le registre oral. Les débats, les colloques auxquels il aimait participer, ses conversations, étaient toujours pleines de fulgurances, de hardiesse, de réflexions déroutantes. Je me souviens d’un hommage que son ami Jean-Pierre Vernant lui avait rendu, lors d’une séance exceptionnelle, au Collège de France. J-P. Vernant l’avait comparé à un rabbi de l’époque du Talmud, chez qui la transmission était avant tout orale, et à un sage socratique qui, par la force de la parole, questionne, sonde, interroge. Chez Alex Derczansky coexistaient, en effet, l’art de la maïeutique allié à un goût de la makhloykes, de la controverse. Il savait faire accoucher les esprits de leurs connaissances enfouies, cachées, posant des questions faussement naïves, provoquant ses interlocuteurs afin de les déstabiliser, leur faire comprendre leurs manques, leurs contradictions, voire leurs erreurs; il aimait immodérément, la discussion, les débats, certains diront la provocation et la polémique ; il savait surtout amener les personnes qu’ils rencontraient à se révéler, se dévoiler, les aidant dans leur réflexion, dans leurs parcours de vie, les guidant avec une grande générosité intellectuelle.

Il ne faudrait pas, toutefois, du fait qu’il a toujours préféré le débat, la réflexion orale, à la confrontation avec la page blanche, négliger les nombreux articles qu’il a publiés, dispersés dans une multitude de revues. N’oublions pas tout ce que ses interventions publiques, son engagement, ses prises de position ont apporté au judaïsme français et combien il a été une figure marquante de la génération de l’après-guerre.

Rappelons d’abord quelques jalons de sa vie. Alex Derczansky était issu d’une famille d’imprimeurs originaire de Vilna. Il aimait, chaque fois que l’occasion se présentait, montrer avec fierté, des livres en yiddish qui avaient été imprimés par son ancêtre. Les parents d’Alex étaient tous les deux originaires d’Europe orientale. Ils s’étaient installés à Strasbourg. Son père (comme, durant une partie de sa vie, le poète yiddish Halpern Leivik) était peintre en bâtiment, fondateur du premier syndicat ouvrier juif en Alsace. Un sioniste-socialiste, de ceux qui devinrent les travaillistes en Israël, qui furent la cheville ouvrière du mouvement sioniste, tout en refusant l’alignement sur l’URSS et sur les partis communistes. Sa mère, bundiste, était éducatrice de jeunes enfants. Sa famille, d’une parfaite tolérance, était à la fois attachée à la tradition et ouvert au monde moderne. Alex baigna dans l’exceptionnel milieu culturel, intellectuel, humain de Strasbourg où il côtoya aussi bien André Neher, Emmanuel Levinas, Roland Goetschel que des militants yiddishistes dans les clubs culturels, universités populaires et cercles qui fleurissaient à cette époque. Le yiddish était parlé à la maison. C’est le père de Daniel Lindenberg qui lui enseigna l’hébreu. Durant la Guerre, avec sa famille, il fut évacué dans la région de Limoges, puis en Isère où, au collège, il se lia d’amitié avec des condisciples chrétiens et fréquenta des normaliens évacués de Paris, dont le philosophe Henri Birault, un des introducteurs de Martin Heidegger en France, et les frères Roustang dont l’un, François Roustang, est devenu, après avoir été jésuite, le grand psychanalyste que l’on sait. Il rencontra à cette époque Théo Klein qui devint son fidèle ami, avec qui il participa alors au sauvetage d’enfants juifs. En 1942-1943, il fit un bref passage au séminaire israélite de Limoges. Son père, qui aidait, depuis le sud de la France, des Juifs à passer en Italie fut, six mois avant la libération, arrêté par la gestapo et il mourut en déportation. Sa mère survécut et elle retrouva son fils après la longue séparation de l’Occupation. Après guerre, Alex Derczansky fut très lié au mouvement sioniste en France. Il débuta une carrière dans l’enseignement secondaire (à Chartres, Aubervilliers), puis supérieur (Vincennes, INALCO et CNRS). Il participa activement au dialogue interconfessionnel dans le cadre de la revue Esprit, avec, entre autres, Jean-Marie Domenach et Paul Ricoeur. 

De ce parcours, retenons, de par son milieu d’origine, sa fidélité au monde de la tradition et au socialisme juif. Bien qu’il ait eu toujours beaucoup de pudeur à en parler, il faisait partie de cette génération qui sortit anéanti de la guerre. Ce qui, sans doute, explique chez lui l’oscillation douloureuse entre, d’un côté, l’engagement dans les combats de son époque, la participation active, volontaire, à la reconstruction du judaïsme après-guerre et, de l’autre, une fragilité, une tristesse, une angoisse qui le taraudaient.   

 Je voudrais m’arrêter sur quelques-uns des domaines qu’il a explorés, certes souvent d’une manière, peu conforme aux conventions universitaires, mais toujours traversée de pensées éclairantes, inventives, de visions prémonitoires.

Il fut un des pionniers des études yiddish en France, leur donnant une assise historique, scientifique, linguistique et institutionnelle à l’INALCO. Alex Derczansky fut un des tous premiers à explorer reconsidérer, valoriser le continent, encore presque inconnu en langue française, de la littérature yiddish ancienne (Moyen âge – Haskalah). Il a également rédigé de nombreux articles sur la littérature yiddish moderne, entre autres, sur les écrivains yiddish d’Union soviétique, soulignant chez eux, - je cite - une forme de « marranisme socialiste ». Il aimait, de même, rappeler que Paris, fut, avant et après la guerre, un centre, certes mineur, de la vie culturelle, littéraire juive en langue yiddish. On lui doit aussi d’intéressants articles sur la question de l’acculturation linguistique et sur les gallicismes en yiddish. Son originalité fut de resituer le yiddish dans la constellation des langues utilisées par les juifs en diaspora, montrant bien l’articulation qui existe entre la langue véhiculaire, commune (klal-shprakh) et la langue de culture (kultursphrakh). Contrairement à certains idéologues de son époque, qui opposaient, cloisonnaient, le domaine de la langue sainte et celui de la langue vernaculaire, Alex postula toujours ce qu’il nommait « l’entrelacs de l’hébreu et du yiddish », insistant sur leur complémentarité, leur enrichissement mutuel. Ces articles, cours, propos, étaient souvent émaillés de formules-chocs, qui, je m’en souviens, intriguaient les étudiants que nous étions. Il me revient en mémoire, par exemple, ce raccourci hautement derczanskien : « L’araméen est le yiddish de l’Antiquité. » Alex s’interrogea également sur les paramètres sociolinguistiques, socioculturels qui firent du yiddish une langue à part entière, dont, entre autres, le nationalisme, le populisme et la pédagogie. Quand la langue vulgaire est devenue un accès à la culture. Il reconsidéra le rôle social, religieux, culturel que le yiddish joua dans l’histoire de la société ashkénaze, entre autres, en tant que langue des femmes juives, du hassidisme et du mouvement ouvrier. Il montra, selon ses propres termes, « l’unité des langues juives autour de l’hébreu ». Couper la langue de la tradition, perdre sa dimension populaire, c’est, comme il le disait « l’assécher, l’esthétiser ». Alex Derczansky mena, de même, une réflexion sur les rapports entre la linguistique et l’anthropologie, montrant l’impact de la religion, des textes de la tradition juive, de la Bible à la kabbale, des modes de vie, des croyances, des pratiques religieuses, des codes culturels, des valeurs sur la structure, le lexique du yiddish, associant, la yiddishkeyt, pour reprendre l’expression de Max Weinreich, à la voie du Talmud (derekh ha-shas). Ce qui l’amena à se faire l’historien, le mémorialiste, l’ethnographe du vaste territoire, à la fois source de vie, de créativité et de tragédie, que fut, pour les Juifs, l’Europe orientale. Avec comme lieu symbolique de cette longue histoire, espace tout autant imaginaire que réel, la bourgade juive. Alex soulignait, dans ses évocations, souvent empreintes de lyrisme, du  shtetl, l’entremêlement du tragique de l’histoire et de l’espérance messianique, qu’elle soit religieuse ou politique :

 

La bourgade juive en Europe orientale se trouvait toujours à la veille de la venue du Messie, qu’il chevauchât l’Ane blanc, que ce fut la Révolution socialiste ou le retour à Sion… Le prophète Elie se manifestait aux quatre coins de la bourgade et annonçait la venue imminente du Messie. C’est toujours sous ce signe que les Juifs ont vécu. La bourgade le jour du shabbat a été la pierre d’attente du Royaume de Dieu sur cette terre. 

  

Alec Derczansky fut également un observateur pénétrant de l’histoire du judaïsme français au seuil de la modernité, au moment charnière de la mutation de la « Nation juive », alors que l’Emancipation offrait aux Juifs de nouveaux droits, l’accession à la citoyenneté et qu’elle entraîna la naissance de multiples stratégies sociales, depuis la francisation, la laïcisation, la fidélité aux traditions, jusqu’au sionisme et au retour vers Israël.

Alex Derczansky participa activement au dialogue, principalement au sein de la revue Esprit, avec des intellectuels chrétiens avec qui il aimait animer discussions, débats et rencontres entre juifs et chrétiens, entre autres, avec Richard Marienstras, Jean-Marie Domenach et Wladimir Rabi. Il rappelait souvent combien le judaïsme français avait plus que son mot à dire dans la réflexion sur la société présente. Le dialogue entre les religions était indispensable dans la crise que traversait la société contemporaine, gagnée par les conflits et la violence. Toute progression ne pouvait se faire, selon lui, que par l’échange. Alex fut, de même, à l’écoute des phénomènes politiques, religieux nouveaux, comme le retour des religions sur la scène publique, la ré-identification religieuse - ce qu’il appelait « la renaissance intégro-fondamentaliste » - la sécularisation et l’articulation entre le domaine privé et la sphère publique. Il savait rappeler, avec courage, parfois avec un brin de provocation, aux responsables communautaires, aux intellectuels, aux enseignants qu’ils rencontraient, les tâches auxquelles ils devaient se confronter, s’atteler. Parce que, selon lui, de la recherche de solutions concrètes ou, au contraire, de l’ajournement des réponses sociales dépendaient, en grande partie, ce qu’il appelait « la poursuite du destin juif ».

Cela serait toutefois minorer le rôle intellectuel d’Alex Derczansky de ne voir en lui qu’un témoin engagé, un observateur lucide du judaïsme contemporain. N’oublions pas qu’Alex fut l’un des introducteurs de la pensée de Franz Rosenzweig en France. Il a traduit une partie de l’édition française de l’Etoile de la Rédemption. Il a également rédigé une série d’importants articles, notamment dans la Revue des sciences religieuses, qui n’ont rien perdu ni de leur pertinence, ni de leur actualité. Notamment sur Gershom Scholem, dont il a traduit un texte fondamental : Les dix propositions anhistoriques sur la kabbale. (Je me souviens d’ailleurs que Scholem lui avait envoyé un mot de remerciement, de gratitude, lui disant qu’il avait saisi le sens de sa démarche intellectuelle). Alex Derczansky a finement analysé l’importance que revêtait, chez Scholem, la mystique juive, comme clef pour comprendre la condition du juif moderne, notamment en relation avec le sabbatianisme et le frankisme, comme antidote face à l’effilochage culturel, spirituel et aux impasses de ce que Scholem nommait « la symbiose judéo-allemande ». C’est dans le cadre de ces articles qu’Alex a évoqué la renaissance culturelle en Palestine au début du XXe siècle, de ce qu’il appelait « le retour à sa propre histoire », le renouveau du judaïsme chez les penseurs, poètes, écrivains, tels que, entre autres, Martin Buber, Nahman Bialik, Shaul Tchernichovsky, Mikha Yosef Berditshevski, Shay Agnon et Zalman Shazar.

Alex Derczansky a également publié quelques articles fondamentaux sur un de ses thèmes de prédilection : Les Juifs face à la modernité. Sa réflexion s’est portée, d’un côté, sur la décomposition du fait juif à partir du XVIIIe siècle, sur ce qu’il nomme, en référence à l’Homme nu de Claude Lévi-Strauss, la nudité du juif moderne, et, de l’autre, sur la résistance à la désintégration, ce qu’il définit comme la désécularisation, la redécouverte de la dimension théo-politique du judaïsme. Et surtout, face à l’athéisme, au nihilisme contemporain, la dimension utopique et messianique du fait juif. Dans un magnifique article d’un numéro du Débat de 1994, il pouvait ainsi écrire en parlant de « l’éternel renouveau du judaïsme » :

 

C’est ainsi que j’ose comprendre la bénédiction que l’on chante quand on rentre les rouleaux de la Loi après la lecture de la Torah : Ve-h’adesh yameinu ke-kedem qui se traduit habituellement par : « renouvelle nos jours comme jadis ». Or  kedem veut dire passé, mais aussi fondement. C’est l’homologue de l’arkhé, le principe, que d’aucuns rendent aussi par fondement. Vivre l’éternel, non comme une extra-temporalité, mais comme un renouveau.

 

         D’Alex Derczansky, beaucoup de gens n’ont retenu qu’un certain goût pour la provocation, une pensée ductile, sinueuse, parfois difficile, tissée de paradoxes qui, prenant ses interlocuteurs à  rebours, aimait à déconcerter, à déstabiliser. C’est oublier qu’il forma toute une génération de chercheurs, d’enseignants ; qu’il accompagna dans leur réflexion, avec générosité, désintéressement, ne ménageant pas ses conseils, nombre de penseurs, philosophes à qui il prodiguait une aide toujours bienveillante, chaleureuse et humaine. C’est oublier qu’il participa activement à la reconstruction de la communauté en France après la Shoah, à la réflexion sur les dilemmes de la condition du juif moderne écartelé entre, d’un côté, la fidélité au peuple, à la tradition, à la religion, à Israël, la conscience de la singularité du fait juif et, de l’autre, le souci de l’universel.

C’est avec émotion que je me remémore une foule de souvenirs, de rencontres, de discussions avec Alex, à Paris, à Jérusalem, dans la maison de Saint-Mandé où nous accueillait toujours si chaleureusement sa femme Léa.

Que vive longtemps la mémoire de cette figure marquante du judaïsme français, dont nous saluons aujourd’hui l’originalité, la hardiesse, la singularité de la pensée et de l’action.

Je salue la présence, dans cette salle, de Michel Derczanski, son fils, à qui nous renouvelons nos condoléances émues et nos pensées amicales. 

Je vous remercie.