Hommage à Sophie Kessler-Mesguich

Par Judith Kogel

Sophie Kessler-Mesguich était une collègue et une amie, et parce qu’elle était une amie fidèle, elle m’encouragea à reprendre mes travaux de recherche et devint mon directeur de thèse.

La dernière fois que je vis Sophie, c’était à Jérusalem en août 2009, au congrès mondial des études juives, six mois avant son décès prématuré. Alors que nous nous trouvions dans une salle assez sombre, Sophie, qui avait oublié ses lunettes de vue dans le taxi, portait de superbes lunettes de soleil. La situation était cocasse et elle s’en amusait. Une seule chose comptait pour elle, exposer en hébreu contemporain l’état de la recherche sur l’hébreu mishnique et tracer avec l’enthousiasme qui était le sien les grandes lignes d’une grammaire qui reste à écrire. Ce jour-là, comme il m’avait été donné de le voir souvent, Sophie était lumineuse, elle alliait sa passion pour l’histoire de la linguistique hébraïque à celle de l’enseignement.

Grammatisation et transmission sont les deux axes autour desquels se sont articulés les travaux de Sophie. Après avoir soutenu un mémoire de Maîtrise consacré aux idées linguistiques des grammairiens grecs[1], Sophie s’est orientée vers l’hébreu qu’elle avait commencé d’apprendre à l’ENS et c’est tout naturellement qu’elle s’est intéressée à l’enseignement officiel de l’hébreu en France aux XVIe et XVIIe siècles. Cette discipline, ignorée de l’université, fut confiée par le roi François Ier aux lecteurs royaux dont le premier soin fut de produire des ouvrages tournés vers l’enseignement : dictionnaires, grammaires, alphabets. L’analyse de ces d’instruments de travail est au cœur de la thèse de Sophie, Les études hébraïques en France, de François Tissard à Richard Simon (1510-1685), qui se situe à mi-chemin entre l’histoire des idées linguistiques et l’histoire de l’érudition. Sophie s’est intéressée d’une part aux modalités de la transmission et d’autre part au processus qui conduisit à l’élaboration d’une tradition grammaticale par les enseignants humanistes, thèmes repris et approfondis dans les articles qu’elle a publiés ultérieurement. Parmi ses travaux, on mentionnera l’article consacré aux alphabets, ces manuels d’initiation essentiellement descriptifs et d’importance apparemment mineure, à travers lesquels Sophie a continué de scruter les pratiques pédagogiques de la Renaissance et de retracer les étapes de l’appropriation par les auteurs chrétiens des théories élaborées par les grammairiens juifs du Moyen âge, puisées pour l’essentiel dans les ouvrages de Joseph, Moïse et David Qimḥi. D’autres publications examinent plus en détail l’enseignement de l’hébreu et de l’araméen dispensé par les premiers lecteurs royaux et soulignent le rôle qu’il a joué dans l’étude et l’interprétation de la Bible.

L’intérêt de Sophie pour l’histoire de la langue et de la tradition grammaticale hébraïques ne se borna pas à cette seule période mais s’étendit à toutes les époques, comme en témoigne avant tout son dossier d’habilitation soutenu en 2000, De Sa’diya Gaon à l’Académie de la langue hébraïque, dix siècles de tradition grammaticale de l’hébreu, mais aussi les publications consacrées à l’hébreu mishnique et à l’idiome contemporain.

Au-delà des œuvres, Sophie s’intéressait aux hommes. Elle était fascinée par les enseignants qui permirent, par leur pratique pédagogique, la diffusion des idées linguistiques. Ceux qui, parmi nous, ont suivi ses séminaires sur l’histoire de la linguistique hébraïque, sur la grammatisation de l’hébreu, n’ont pas oublié le terme de ‘transmetteur’ qu’elle se plaisait à employer pour qualifier les membres de la famille Qimḥi. Grâce à leurs ouvrages, ces enseignants ont contribué par deux fois à la diffusion des doctrines grammaticales espagnoles en Europe : aux XIIe et XIIIe siècles, lorsqu’ils composèrent en hébreu des traités destinés aux communautés juives non arabophones, et à la Renaissance, lorsque ces mêmes traités, devenus des références, favorisèrent la réception des idées linguistiques de l’hébreu dans le monde chrétien.

Ce sont à nouveau les modalités de la transmission et les modèles théoriques de description de l’hébreu qui ont retenu l’attention de Sophie, comme en témoignent les notices grammaticales publiées dans le Corpus représentatif des grammaires et des traditions linguistiques : le Sēfer Zikkārōn de Joseph Qimḥi est un livre « dépourvu d'ambitions théoriques, … avant tout orienté vers l'apprentissage et la mémorisation », le Mahalakh de Moïse Qimḥi est un ouvrage simple et bref dans lequel « l'ordre des schèmes verbaux (qal, nif‘al, pi‘ēl, pu‘al, hif‘īl, h†f‘al, pō‘el, hiṯpa‘ēl) est dicté par un souci pédagogique », le Sēfer Miḵlōl de David Qimḥi « se présente comme un manuel : la part de la réflexion théorique y est restreinte au profit d'une présentation ordonnée et méthodique des formes ».

Comme les érudits juifs du Moyen âge, comme les humanistes chrétiens de la Renaissance qui la fascinaient tant, Sophie a contribué au renouvellement du savoir linguistique et à sa transmission, grâce à ses publications sur l’hébreu biblique, l’hébreu mishnique et l’hébreu contemporain.

Si le but annoncé de son ouvrage, L’hébreu biblique en 15 leçons, tel qu’il est signalé dans l’introduction, est « à la fois ambitieux et modeste » et a pour objectif de « donner à l’étudiant les moyens d’être autonome ... et … de se débrouiller seul dans un texte biblique », les choix didactiques qui le sous-tendent sont le fruit d’une réflexion sur la langue de la Bible longuement mûrie. Sophie a porté une attention particulière à l’apprentissage de l’alphabet et a hiérarchisé les difficultés grammaticales inhérentes à la langue en optant quelques fois pour une progression originale : elle a notamment fait le choix d’enseigner le pi‘el avant le pa‘al,  « à cause de sa régularité », et de toujours exposer le yiqtol avant les autres conjugaisons, à savoir l’impératif, l’infinitif, le participe et le qatal. Présenté comme un manuel d’apprentissage, ce qu’il est assurément, cet ouvrage est émaillé de remarques savantes sur l’histoire de la langue et sur les problèmes que pose la traduction de certains mots, sans équivalent français. 

Six ans auparavant, Sophie avait publié un premier ouvrage consacré à l’hébreu mishnique, La langue des Sages, matériaux pour une étude linguistique de l’hébreu de la Mishna, composé de deux parties: une synthèse des travaux menés au cours des soixante-dix dernières années, depuis l’édition en hébreu de la grammaire de Moshe H. Segal[2] et une seconde partie plus didactique où à travers l’étude de textes choisis, sont mis « en lumière les principaux acquis de la recherche actuelle ». Il n’est pas question de faire ici le compte-rendu de ce livre qui permet un accès rapide aux résultats de cette recherche, éparpillés dans de nombreuses publications, mais de souligner qu’il est organisé autour de quatre thèmes qui fixent le cadre des travaux à venir :

-       la délimitation du corpus ;

-       le statut linguistique de l’hébreu mishnique devenu progressivement un objet scientifique, depuis que sa réalité n’est plus contestée ;

-       la classification des témoins considérés comme les plus fiables en fonction de critères littéraires et linguistiques qui les rattachent à des traditions différentes ;

-       et enfin, le renouvellement des études s’intéressant à l’influence de l’araméen sur la langue mishnique dans une perspective sociolinguistique de langues en contact.

Ainsi, ce livre programmatique fait en quelque sorte écho à l’essai publié un siècle auparavant par M. Segal, “Mishnaic Hebrew and its relation to Biblical Hebrew and to Aramaic”, qui jetait les bases de la recherche sur l’hébreu mishnique et annonçait l’édition de la grammaire que nous venons de mentionner.

Un troisième ouvrage était prévu, une grammaire méthodique de l’hébreu moderne qui décrirait les aspects phonétiques, morphologiques et syntaxiques de la langue standard contemporaine. Sophie avait constitué à cet effet une équipe dont elle était le pivot et la flamme. Elle savait animer des groupes de travail et insuffler la dynamique nécessaire à la réalisation d’un projet, aussi ambitieux fut-il, ce qu’elle a par ailleurs démontré les dix-huit mois durant lesquels elle dirigea le Centre de recherche français, à Jérusalem.

Pour autant, Sophie participait également à des projets considérés comme plus modestes. L’enseignement de l’hébreu en dehors du monde universitaire lui tenait également à cœur et il lui avait paru naturel de piloter le groupe chargé d’élaborer les nouveaux programmes d’hébreu au collège et au lycée ; inutile de préciser qu’elle apportait à ce travail tout son savoir, sa rigueur et sa conscience professionnelle. Ce sont ces réunions mensuelles qui nous ont beaucoup rapprochées.

Sophie était savante mais elle était aussi une personne de grande qualité et un excellent professeur qui savait transmettre d’une manière compréhensible et enthousiaste sa vaste érudition. Attentionnée autant avec ses étudiants qu’avec ses amis, rien de ce qui arrivait à autrui ne lui était indifférent. Sophie était toujours là, simple et naturelle ; elle savait partager les éclats de rire et les petits moments de bonheur, aussi prompte à discuter d’un point de linguistique qu’à dénicher une interprétation des Danses roumaines de Bartok.

חֲבָל עַל דְּאָבְדִין וְלָא מִשְׁתַּכְּחִין (TB Sanhedrin 111a), Hélas ! Irremplaçables sont ceux qui sont partis.



[1] Maîtrise consacré au livre I du traité De la syntaxe d’Apollonios Dyscole sous la direction de J.-Cl. Chevalier et J. Lallot.

[2] Diqduq leshon ha-Mishna, Tel-Aviv : Devir, 1936.